Faire le vide en faisant le plein par Marie Josée Cordeau

Par Marie Josee Cordeau
- Autiste à plein temps -
FAIRE LE VIDE EN FAISANT LE PLEIN PAR MARIE JOSÉE CORDEAU

D'habitude, je pense à faire le plein d'essence sans trop devoir m'y attarder. Mon anxiété naturelle, jumelée à ma peur de " manquer de gaz ", fait la besogne sans effort aucun. Depuis peu (sénilité précoce en vue ? Mdr?!), je dois me mettre un petit papillon adhésif jaune (post-it de son prénom) sur le pare-brise pour bien me souvenir de remplir la bagnole de son si vital nectar. Rester coincée sur le bord de la route n’est pas une option. Je me recroquevillerais en minuscule boule du long du fossé et je pleurerais jusqu’au mois d’août.

Ce mercredi, je devais m'exécuter en terminant le boulot. Mais un violent dilemme sur une situation à venir et une bonne dose de soucis, fiancés à un mal de tête vertigineux, m'ont fait perdre complètement la raison. J'ai oublié de faire le plein d'essence?! Je n'aime pas ça, mais j'ai encore de la marge selon les cadrans numériques. Je peux le constater en arrivant à la maison : il me reste 138 km en banque. Retourner au travail le lendemain matin est donc envisageable sans risque.

Jeudi matin en sautant dans la voiture, j'avais malencontreusement déjà oublié la jauge maudite qui tirait avec obstination vers le rouge, comme une aiguille de boussole s'amourache du nord. Je me dis : " tu le feras ce midi ". Option raisonnable, car je demeurerai par-dessus la marge psychologique du 100 km restant. Mais la route vers le boulot, c'est une trentaine de kilomètres à prévoir. J'ai effectivement encore une marge de jeu, même si cette dernière maigrit à vue d'œil, comme sous l’effet d’un régime miracle dont rêveraient plusieurs individus. N'ayant jamais expérimenté le vide du réservoir, je suis convaincue qu'à 100 km restants, je devrai pousser. Ça peut sembler exagéré, mais j’ai peur du vide, de la panne sèche et de l’attente des secours. Quand je dois attendre le malheur sans savoir comment il se présentera ni quand, je pratique avec brio l'hyperventilation.

Mais ce jeudi midi, je négocie avec mon moi-même un report pour l'après-boulot. Après tout, c’est seulement remettre à plus tard ce qu’on peut faire tout de suite, soit l’un de mes talents naturels. Avec un peu plus de 90 km de jeu, moins d'un quart de réservoir et la zone rouge s'agrandissant sous mes yeux, je dois réagir. La fin de la journée ne me laisse aucun répit, agir rapidement est la seule chose sensée à faire dans mon état avancé. Je vais toujours au libre-service, car le contact verbal, accolé au don du pourboire au pompiste, me donne le sentiment de lancer une poignée de monnaie maladroitement avant de fuir à toute jambe dans l’habitacle de mon armure métallique.

À cet instant, j'ai trois options. Veuillez noter qu’il doit y avoir des dizaines de stations d'essence à portée de véhicule dans la ville où je travaille, mais je ne fréquente que trois stations-service, puisque ma brochette de lieux familiers n’est guère bien garnie. Je préfère me limiter au connu, c’est plus prudent.

  • Choix no 1 : le plus près du travail, sortie d’autoroute suivante, quelques kilomètres.

  • Choix no 2 : sur ma route principale pour retourner chez moi à la campagne, un peu plus loin, mais devoir couper le trafic deux fois, sur une route extrêmement passante à l’heure de pointe. La station est malheureusement fixée du mauvais côté de la route où je me trouverai. Je ne sortirais de la cour du garage qu’à la nuit tombée, soit 4 heures plus tard.

  • Choix no 3 : le plus près de la maison, dans le village voisin du mien, sur la route un peu moins familière, mais acceptablement praticable. Cependant, un autre 30 kilomètres et plus à faire, soit encore trop de descente d’aiguille et de jauge pour m’assurer le confort mental nécessaire.

L’option no 1, à cette heure-ci, après que les travailleurs ont déserté le lieu de leur gagne-pain, est bondée. Quand j’y passe, je ne sais jamais où me placer pour attendre mon tour. Comme je n'ai pas envie de cette cohue prévisible et chaotique, je continue mon chemin. J’envisage la seconde option, mais entrer et sortir de la cour sur une route où tout le monde se carrosse pare-chocs à pare-chocs après 16 heures, c’est un gros NON.

Je choisis donc l’option no 3. Plus près de la maison, j’ai le privilège de la tranquillité d’esprit, du peu d’achalandage, du temps et de l’espace. De plus, le dépanneur est petit et je me sens dans un cocon bien serré. Cependant, alors que le trafic est dense sur l’autoroute et que sortir de la ville semble un périple plus long que prévu, je vois l’indicateur baisser presque à chaque tour de pneus. Il s’en suffit alors de peu pour que je ne pense à faire un délestage préventif en toute urgence, en baissant la vitre électrique et en balançant mon trop lourd sac à main sur l’accotement. C’est la catastrophe, je suis certaine de ne pouvoir me rendre à la station-service d’un seul morceau. Je dois donc faire ce qui me rend le plus dingue : improviser?!

Je continue donc vers la campagne, option no 3, confiante (mais pas tant) de zieuter une station-service auparavant sur mon chemin. Je croise donc une oasis pétrolière, du bon côté de la route à ma droite et je m’exécute. Je vois un espace vide, mais dans le stress, je ne le vois que trop tard, je dois donc reculer la voiture et me reprendre plus d’une fois. Client déjà installé, il y a un homme âgé, pompe à la main qui me regarde faire ma petite danse pour prendre mon trou. Là, je perds tous mes repères. Tourmentée, je dois prendre quelques respirations avant de sortir de la voiture.

Je ferai toutes les étapes comme une grande. Déjà, la voiture, je la connais. Mais c’est comme si je dois dire chaque étape à voix haute. Je remarque le regard insistant d’un couple voisin sur le point de quitter les lieux et dont les vitres baissées laissent entendre sans doute ma routine verbale. « Ouvre la petite porte, dévisse le bouchon du réservoir… » Cette pompe étrangère me fait peur et elle me nargue. Elle est trop imposante et trop rouge, plus que d’habitude, et je me demande si j’y arriverai avant d’atteindre l’âge de la retraite. Enfin, l’essence se remplit. Pendant que tout ce travail passif s’exécute, mon cerveau ne cesse de faire le dingo. À au moins 10 reprises, je regarde le numéro de ma place, car je devrai le répéter à la caissière au moment d’acquitter les frais. No 6. Je regarde encore. No 6. Effectivement, après 9 validations, le nombre n’a pas changé.

Enfin, je termine ladite besogne. En apparence. Car il me reste l’essentiel : surmonter le moment du paiement. Pompe no 6. Voilà mon nouveau mantra pour les prochaines minutes. Bien évidemment, le passage de la porte me laisse entrevoir le pire : je ne sais pas si la caisse sera à ma gauche ou à ma droite et l’attente à la caisse me module un cauchemar intense. Il y a une file. Mais ce qui me frappe le plus, c’est une chanson de Depeche Mode, Enjoy the silence (ce qui est particulièrement ironique dans la situation) qui joue trop fort. Puis, l’espace est vide de rayons en entrant. Je déteste les larges espaces en m’introduisant dans un commerce, j’ai le sentiment de tomber dans un trou sans fond. Voilà pourquoi j’aime bien mon petit dépanneur cité plus tôt.

En attendant mon tour, je prends une autre dose de panique. Il faut croire que je n’en avais pas suffisamment. J’aime bien me remplir à ras bord quand c’est le temps de se donner à fond dans le stress inutile. Je ne me souviens plus si j’ai remis le bouchon du réservoir en place?! Il m’est déjà arrivé une fois d’oublier et de le réaliser juste avant de m’engloutir dans la voiture. Me voilà donc prise avec deux mantras pas zen du tout qui tournent en boucle : le numéro de la pompe et le bouchon.

Lorsque mon tour arrive pour faire le paiement, j’oublie toutes mes bonnes manières, mes codes sociaux que je pratique habituellement avec amusement et mon savoir-vivre. Je balance très fort à la caissière, sans la moindre salutation : « Pompe no 6?! » Je crois bien qu’elle a sursauté avant de me répondre un très bas et automatique « bonjour ». Selon moi, la moitié de la ville m’a entendue. Avoir croisé des gens que je connais, je pense bien que ce serait devenu mon prochain surnom.

Je fais mon paiement sans regarder personne, je ramasse le reçu et je fuis comme une femme d’affaires en retard à un rendez-vous important pour me réfugier dans le véhicule. Au passage, je vérifie le bouchon et sa porte protectrice. Tout est là. J’ai accompli ma mission impossible.

Cette petite anecdote est banale. Tellement banale que la raconter peut paraître sans grand intérêt. Mais pour moi, la vie est une course à relais ou une partie de jeu vidéo où j’enjambe obstacles et évite les balles virtuelles de fusil au moindre tournant. Je choisis les mêmes lieux, car au moins, je peux baliser un peu mieux les événements. Si un imprévu arrive, je sais où je me trouve géographiquement, je peux m’appuyer sur du connu et du tangible au minimum. Si tout est étranger, je peux paralyser sur place et me retrouver presque au stade prénatal.

Si je vous la raconte, c’est pour démontrer que l’on peut être autiste et apparemment autonome, mais qu’intérieurement, c’est toujours un grand défi à chaque moment. Entre faire 3 heures de travail intense en solo sur un chiffrier Excel ou 5-10 minutes à faire le plein d’essence dans le bruit et en territoire inconnu, je choisirais le travail sur l’ordinateur et je déléguerais la besogne du plein à une autre personne?! L’autonomie est valorisante, mais exténuante. Elle me vide de ma charge intérieure et les petits gestes banals pour la majorité des gens peuvent devenir des sources de panique et de déstabilisation qui durent dans le temps, pas seulement au moment où ils se produisent. C’est terminé et j’y pense encore. J’y repense en ressentant encore ce sentiment d’oppression, en entendant encore Dave Gahan me crier dans les oreilles de savourer le silence et avec le bip-bip frénétique de la caisse enregistreuse en guise de percussion rythmée…

Si on compte l’énergie selon le nombre restant de cuillères (voir la théorie des cuillères), il ne m’en reste plus. Ou s’il m’en restait, j’en ai soudainement, d’un seul coup, échappé le pot tout entier…