Le regard de l'autre par Bruno Fastyn

Par Bruno Fastyn
- Autiste à plein temps -
LE REGARD DE L'AUTRE PAR BRUNO FASTYN

Il y a quelques jours, j’étais avec mon Loulou dans une plaine de jeux intérieurs.


Il jouait et s’éclatait comme à son habitude. Et puis la fin de journée arrivant, la fatigue le gagnant, le bruit environnant lui pesant, il a fini par se braquer pour une remarque futile, un « non » apposé à l’une de ses demandes.


Et là, dans ce besoin d’extérioriser toute sa tension accumulée, il s’est mis à crier. Une opposition qui le caractérise bien l’a fait me tenir tête : « Nan, veux pas… Nan, pas calme... Nan, pas obéir ». Alors, oui, j’ai feinté un départ pour qu’il s’approche afin que je le canalise. Et je l’ai ignoré quelques instants, pour lui permettre d’exprimer sa colère face à cette abominable injustice qui le touchait (j’avais osé lui demander de venir boire un peu d’eau, mauvais père que je suis ! lol ! ).


Et là, alors que Loulou était déjà reparti jouer, j’ai relevé la tête. J’ai pris conscience de ces années qui s’étaient écoulées, de la transformation, de l’évolution de mon propre comportement.


Je regardais autour de moi les attitudes assez peu discrètes de ces gens gênés et je m’en foutais totalement ! Non que je n’avais pas conscience que le bruit avait pu déranger la paisible quiétude relative de cet après-midi.


Mais à cet instant-là, je n’étais pas touché par ces regards interrogatifs, complaisants, de pitié, de jugement. Non, cela me glissait dessus.


Pire (ou mieux je dirais), j’étais plus fort. Fort de ces années de combat, fort et fier de ce Lou et de ce qu’il est devenu. Fort de le voir là aujourd’hui jouer parmi tant d’autres enfants, alors qu’il y a encore quelques années, il se serait terré dans un coin de la salle, jouant contre un mur à faire rebondir une balle, enfermé dans sa bulle de protection.


J’étais fort et fier de notre parcours à tous les deux, car lui comme moi, nous avons évolué. Bon Dieu de bon Dieu ! Combien il m’a apporté ce petit gars ! Il n’a pas changé ma profonde nature humaine, ni même le recul que j’ai sur la vie, mais il m’a fait me dépasser, me remettre en cause encore et encore.


Je dis souvent que l’on parle de responsabilité, de pouvoir, de fonction, d’institution, etc., mais la plus grande responsabilité que nous avons, c’est celle de parent avant tout.


Le regard des autres est pesant au début du diagnostic. Oui, parce qu’il y a ces regards méprisants, remplis de jugements que l’on ne supporte pas, qui nous séparent de nos familles, qui nous éloignent de nos amis, qui nous confinent dans nos maisons par la peur de les recroiser.


Mais le regard qui prédomine, qui est le plus pesant, le plus critique, le plus douloureux, c’est celui que nous portons sur nous-mêmes.


Celui de la culpabilité, celui (et je réutilise ce mot si fort) de l’impuissance. Celui que nous avons de ne pas pouvoir gérer cette situation, celui qui nous condamne à cette responsabilité de ce qui lui arrive et qui nous « tue ». Le regard de l’autre n’est lors que le miroir bien plus doux de ce que nous n’assumons pas.


Alors non, rien ni personne ne changera leurs regards sur vous, sur eux.


Il n’y a que le temps qui va pouvoir changer l’impact de ceux-ci sur vous et sur lui.


Il n’y a que l’amour que vous partagerez, la complicité de vos jeux, la force de vos épreuves traversées, de vos victoires partagées qui renforceront le regard que vous vous porterez sur eux, sur vous.