Hypersensibilité ou hyposensibilité ? Par Marie-Josée Aubin

Par Marie-Josée Aubin
- Autiste à plein temps -
HYPERSENSIBILITÉ OU HYPOSENSIBILITÉ ? PAR MARIE-JOSÉE AUBIN

Avez-vous déjà remarqué que lorsque votre enfant se frappe, tombe ou encore se cogne durement, la majorité du temps il n’y aura aucune réaction ? Par contre, qu’il soit question d’une minuscule éraflure ou d’un impressionnant saignement de nez, la vue de sang le mettra dans tous ses états et cela sans égard à la proportion de la blessure. Vous reconnaissez le profil ?


C’est suite à un incident malheureux avec notre fils aîné que nous avons appris à ne pas nous fier aux apparences et que l’autisme pouvait brouiller les pistes quant à sa perception de la douleur.


C’est par un soir de début d’été que mon bambin de 4 ans, en descendant l’escalier menant au sous-sol, dévale les trois dernières marches, trop pressé qu’il est d’aller rejoindre ses amis pour jouer. Suite à la chute, nous accourons près de lui. Il est en larmes, il a eu peur, mais il semble n’avoir mal nulle part. Nous observons notre cascadeur sous toutes ses coutures, malgré son insistance pour retourner jouer. Une légère enflure au bras nous tracasse, nous serons vigilants au cours des prochaines minutes et nous continuerons nos observations.


Une heure plus tard, nous voilà aux urgences de l’hôpital de notre patelin, l’enflure a augmenté. Nous passons une soirée à attendre dans une salle bondée, flanqués d’un bambin qui court à droite et à gauche en réclamant des « sous pour les machines »1. Un brin intimidés d’être assis, parmi ces gens souffrants, et accompagnés d’un enfant qui vient carrément perturber l’atmosphère moribonde de l’endroit, nous demandons à notre fils s’il a vraiment mal à son bras. Il nous répond que non et qu’il veut retourner à la maison.


Nous réfléchissons à la réponse de notre fils. En fait, cette blessure n’est peut-être qu’une petite foulure et le médecin ne trouvera rien d’autre à nous dire que de mettre de la glace sur celle-ci. Le temps que nous nous décidions à plier bagage, nous sommes appelés. Quelques heures plus tard, mon fils sort de l’établissement hospitalier en arborant fièrement un plâtre tout frais à l’avant-bras. La radiographie prise plus tôt avait démontré que notre fils s’était infligé une mauvaise fracture tout près du poignet. Personne n’y comprenait rien. Notre enfant aurait dû être en crise, se casser un bras, ça fait mal !


Certains parleront d’hypersensibilité et d’hyposensibilité. Personnellement, je préfère me référer aux écrits de Brigitte Harrisson 2 qui dit: « Le corps a mal, mais le cerveau ne le sait pas tant qu’il n’a pas décodé la position et les réactions du corps. » En clair, dans le cas précis de mon fils autiste de haut niveau, ce que le cerveau n’a pas décodé, car il n’a pas eu l’information visuellement, n’est pas perçu comme étant une douleur qui provient d’une blessure interne. Son corps a ressenti une douleur en sourdine, mais comme elle n’était pas visible de l’extérieur, il n’a pas su comment réagir. Pour lui, rien n’indique qu’il devrait associer ce malaise à quelque chose qui provient de lui.


A contrario, la vue d’une coupure peut provoquer chez lui une crise énorme. Effectivement, quand le contact visuel se fait et qu’il peut faire un lien entre le corps et la pensée, la sensation physique est présente et est de grande intensité. Physiquement, cela représente aussi pour lui un changement au niveau de la perception de son corps. Ce changement doit être conceptualisé avec des informations telles que : pourquoi y a-t-il du sang ? Combien de temps la plaie va-t-elle être visible sur le corps? À quel moment le saignement va-t-il cesser? Il est important de lui donner accès à ces informations, cela l’aide à la gestion de son anxiété. Mon fils ne déduit pas de lui-même, il construit sa base de données avec les informations que je lui procure. Et elles doivent être précises et cohérentes. Brigitte Harrisson dit encore : « On doit donner à la personne autiste le plus d’informations possible et l’aider à faire des liens ».


C’est en arborant le fonctionnement interne de la structure de pensée autistique de cette manière que nous avons navigué avec les petits et grands bobos de notre duo de cocos autistes. Il en va de même pour d’autres concepts qui sont tout aussi « non visuels » tels que le froid. Je dois souvent insister et expliquer à mon duo que ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas froid que les risques d’engelure sont nuls. Vous voyez, le froid est invisible.


Je n’ose pas imaginer l’angoisse des parents d’enfants autistes non verbaux qui doivent composer avec les signaux de souffrance de leur enfant, sans savoir comment ni où chercher. Je pense souvent à mon amie Johanne Leduc qui a dû jouer au détective plus souvent qu’autrement, pour arriver à soulager son aîné.


Vivre la détresse de son enfant sans avoir d’indice pour arriver à le soulager. Sortir d’un hôpital plus désemparé qu’à l’arrivée devant le trouble et l’incompréhension de l’équipe médicale. À vous parents, je vous lève mon chapeau, vous avez tout mon respect.


Demeurons donc attentifs à nos enfants lors d’un changement de comportement. Une fatigue inhabituelle, de l’irritation, de la tristesse, peuvent être signe d’un malaise physique non perçu par nos enfants.


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 1 Expression québécoise : monnaie pour machine distributrice

 2 Brigitte Harrisson et Lise St-Charles – L’autisme : au-delà des apparences, page 321.