Les chroniques de « l’Homme » - Explosion autistique Par François Charette

Par François Charette
- Autiste à plein temps -
LES CHRONIQUES DE « L’HOMME » - EXPLOSION AUTISTIQUE PAR FRANÇOIS CHARETTE

La tendresse est l’antidote de la colère -  Abderrahim Mofaddel, auteur


EXPLOSION OU CRISE AUTISTIQUE : LA BOMBE À RETARDEMENT

Il est toujours malaisé d’être face à une autiste en crise. Ce sentiment d’impuissance devant une situation hors de notre contrôle est déroutant. D’autant plus que cet événement très délicat nous met dans ce moment précis, non pas dans le rôle d’aidant naturel, mais plutôt dans le rôle d’aidant « surnaturel ». 


Une telle situation peut me donner l’impression de devenir involontairement un artificier-démineur. Alors, j’endosse à contrecœur ce lourd habit vert en Kevlar avec le capuchon rabattu sur le dos. Je me retrouve malgré moi affublé aussi de ce lourd casque métallique, ressemblant presque en tout point à un scaphandrier.


Vous vous projetez vous aussi, sans doute, aisément dans ce scénario. Au milieu de la pièce, vous avez l’impression d’être téléporté sur un terrain miné dans la province de Kandahar et vous êtes en pleine intervention. Votre mission est claire : vous devez alors tenter d’arrêter la minuterie d’une bombe qui va bientôt exploser et dont le compteur indique qu’il ne vous reste que 45 secondes pour réagir. Il faut donc cesser à tout prix ce compte à rebours qu’on a vu maintes fois s’égrener dans les films cultes de James Bond ou de Mission impossible.


Après 29 ans d’expérience avec une autiste, il ne faut surtout pas croire que c’est plus facile pour une personne comme moi de régler une crise de colère. La meilleure façon de faire selon moi, c’est de ne pas essayer de contrôler la situation. Mieux vaut laisser la bombe exploser en minimisant les impacts sur l’environnent immédiat.


Il est donc préférable de protéger cette autiste en crise de certains objets qui pourraient la blesser. À tout le moins, l’empêcher d’utiliser des objets à sa portée qui pourraient servir à des lancers dignes d’un record olympique. Également, l’autiste en détresse, bien malgré elle, pourrait blesser la personne la plus rapprochée.


Il est déjà arrivé que Marie Josée, en pleine crise, se serve de livres comme munitions. Mais heureusement, jamais dirigées contre moi. Parce qu’il faut admettre que ça doit surprendre un peu de recevoir un livre à couverture rigide dans le front. Si cela arrivait, je pourrais alors sans même l’avoir lu utiliser l’expression : c’est un livre qui m’a beaucoup marqué!


Cependant, je peux vous certifier que le mur de gypse de la bibliothèque a déjà reçu son lot de best-sellers. Marie Josée, en pleine crise, ressemble à une championne de tir à l’arc visant au centre de la cible. Celle-ci étant formée du premier trou créé par le premier manuel encastré dans le plâtre. Tous les autres bouquins arrivent bien centrés, autour de ce point précis.


L’APRÈS-SÉISME

Quand la crise est passée, j’ai découvert par expérience qu’on peut parfois utiliser des pistes de solutions. Voici donc mes découvertes qui peuvent aider à minimiser la répétition de ces événements :


  • Se coucher physiquement (toujours avec sa permission bien sûr) de tout son long sur la personne, juste après la crise. On fait alors office d’une immense couverture lourde qui a pour fonction de l’apaiser. Toutefois, prenez le temps de bien répartir votre poids en vous étendant avec précaution sur celle-ci. Le tout lui permettra de se recentrer et recharger en bonne partie son énergie dispersée. Ce geste aidant à reprendre le contrôle de ses sens est très réconfortant selon Marie Josée et d’autres adultes autistes qu’elle connaît.
  • Un élément à ne pas négliger après l’événement : prendre le temps d’analyser ce qui s’est produit, et ce, sans jugement. Le but étant de voir si on aurait pu gérer cette situation différemment. Trouver ensemble tous les déclencheurs de sa journée et des solutions, au lieu d’imposer des situations anxiogènes, si l’on peut les éviter ou les alléger.
  • Se donner un code particulier. Par exemple, si une personne autiste porte une casquette en entrant à la maison c’est qu’elle veut la paix pour trente minutes. Cela permettra à l’autiste de s’isoler dans un coin calme de la maison et de décompresser un peu de ses surcharges sensorielles cumulées au courant de la journée.
  • Si elle le souhaite, cette personne peut crier de toutes ses forces dans un oreiller, afin de vider son trop-plein de stress. Tout autre outil qui lui permet de s’apaiser et de réduire son anxiété peut avoir la même fonction. Le principal étant que ce geste lui apporte du bien (soulagement).


EN AMONT DE CETTE TUMULTUEUSE RIVIÈRE

Est-ce qu’on peut éviter d’être témoin de ces explosions à la maison ? La réponse est oui : en omettant de rentrer chez soi! 


Mais non! Bien sûr que non, je blague. C’est impossible de l’éviter!


On peut, dans la mesure du possible, essayer de faire en sorte que l’environnement soit « autistiquement » accommodant et avec le moins de stress possible. Ou en évitant les éléments anxiogènes contrôlables : musique forte, invités-surprises, sorties imprévues. Mais cela peut être dû à d'autres facteurs sans rapport entre eux. Par exemple, la personne autiste peut vivre et emmagasiner tout au long de sa journée des petites contrariétés et avoir un mini déclencheur frustrant à la fin de celle-ci. Et tout à coup, en entrant à la maison, un événement de plus, même anodin, pourrait faire jaillir le volcan autistique. Le déclencheur peut tout simplement venir de l’extérieur de la personne comme un ordinateur qui se fige, ou bien d'émotions intérieures, comme des ruminations mentales la rendant anxieuse.


N’hésitez pas à expliquer à l’avance et en détail le déroulement d’événements qui ne sont pas habituels. Aussi, vérifiez s’il y a un moment qui convient mieux avant d’entamer un processus ou une activité. Convenez aussi avec elle de solutions de rechange plus acceptables et simples quand c’est possible. Laissez-lui le choix, et surtout donnez-lui le temps de prendre sa décision, quitte à lui donner 24 heures pour y réfléchir. Un laps de temps trop court risquerait d’augmenter l’anxiété, ce que nous voulons éviter à tout prix. De plus, y réfléchir en jonglant avec l’idée dans sa tête toute une nuit pourrait perturber son sommeil réparateur.


Le plus important dans tout cela est de ne jamais croire que ce sont des caprices. Gardez en tête que sa structure neuronale est différente de la vôtre et que c’est justement cette différence qui en fait la beauté et qui la rend unique!