Défier la gravité - Apprendre à se dépasser Par Ginette Boulanger

Par Ginette Boulanger
- Autiste à plein temps -
DÉFIER LA GRAVITÉ - APPRENDRE À SE DÉPASSER PAR GINETTE BOULANGER

Première ronde

Michaël s’engage sur la rue transversale peu fréquentée à côté de la maison. Est-ce que cette fois sera la bonne ? Oncle Pat et tante Steph l’accompagnent et l’encouragent. Réussira-t-il à se tenir en équilibre ? Il vient d’avoir 12 ans, il est intégré à l’école alternative et il veut faire de la bicyclette comme ses camarades de classe. Est-ce trop demander ? Quand on est autiste non verbal, il faut apprendre à être patient et à composer avec les échecs.


Alors que ses pieds n’atteignent pas les pédales, Michaël aime le tricycle de son frère qu’il pousse telle une trottinette. Quand il peut enfin pédaler, il devient vite un as de la vitesse. Je dois courir derrière lui pour le ramener en sécurité à la maison. Le tricycle sera désormais un jouet d’intérieur. Car pour mon fils, le danger n’existe pas.


Son inconscience est maintenant chose du passé. Michaël pose ses pieds sur les pédales. « Plus vite », dit oncle Pat. « Vas-y champion », clame tante Steph lorsqu’elle lâche sa prise sur le siège du vélo. Le visage de Michaël se crispe lorsqu’il perd son assiette1 . Il repose les pieds au sol. Il a peur.


Deuxième ronde

Michaël remonte la rue et se prépare pour une deuxième ronde. Il est un peu grognon, mais il suit les directives de Pat et Steph qui ont su gagner sa confiance. Charlotte, une petite voisine, vient s’installer en spectatrice sur notre terrain.

  

Les bicyclettes à trois roues, c’est bien beau, mais ça ne dure qu’un temps. Michaël troque son tricycle pour un vélo muni de petites roues d’appoint. Je revois sa fierté d’aller sur sa bicyclette de « grand » lors des balades en famille sur la piste cyclable. Mais il grandit vite, le garçon. Bientôt, il lui faut une bécane ordinaire. Nous essayons de lui montrer à pédaler sans les roues stabilisatrices, mais Michaël manque trop d’équilibre. Quelle frustration! Nous trouvons un artisan qui fabrique des roues d’appoint sur mesure. C’est l’échec. Le centre de gravité de notre fils est maintenant plus haut et il peine à pédaler. J’essaie son vélo pour réaliser combien l’expérience est pénible. Nous trouvons ensuite un tricycle pour adulte que mon fils déteste aussitôt.


Michaël serre la mâchoire. D’un air volontaire, il pédale trop lentement encore. Oncle Pat tient le guidon et se met à courir pour faire accélérer la bicyclette. Fiston pédale avec plus de vigueur. Pendant ce temps, Charlotte sautille d’excitation.


Michaël revient à son vélo normal qui a perdu ses roues d’appoint. Mon fils est tellement grand que ses pieds touchent le sol lorsqu’il s’assoit sur la selle de sa bicyclette. Tous les jours de cet été, Michaël enfourche la bicyclette, s’assoit et utilise ses pieds pour se propulser. Je vois se dessiner un sentier de terre battue sur ce qui était un gazon. Tant pis pour l’herbe. Mon fils est heureux de se promener dans l’arrière-cour. Plus le temps passe, plus il prend de l’assurance. Il tient même l’équilibre quelques secondes, les pieds dans les airs, sans tenter de freiner ! Par une belle journée d’août, mon frère Patrick et sa conjointe l’observent. « Tu nous fais confiance ? », me demande-t-il.


Troisième ronde

Oncle Pat court très vite. Tante Steph applaudit. Charlotte crie à tue-tête : « T’es capable, Mickey ! ». Et soudain, le miracle arrive. Michaël garde son équilibre : il sait faire de la bicyclette ! C’était de voir le sourire sur son visage. Il faisait du vélo pour la première fois comme tout le monde.  


Victoire

Les bienfaits retirés par cette activité sont nombreux et ne touchent pas uniquement le bien-être physique. Durant ce long apprentissage, Michaël a augmenté sa conscience, celle de son environnement et compris l’importance des gens qui l’entourent. Il a gagné de la confiance en lui. Son estime personnelle s’en trouve enrichie. Si lors de son diagnostic le pronostic était sombre, mon fils a dépassé ses limites.


À force de persévérance et de volonté, Michaël a réussi à défier la gravité. La gravité terrestre et la gravité de son « handicap ».


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Dépouillement de l’arbre de Noël à l’association régionale d’autisme


Michaël a presque six ans. Il chevauche un tricycle en champion. Il est l’un des plus jeunes à le faire. On me félicite. Pourquoi au juste ? Aller en tricycle, c’est normal pour un p’tit gars. On m’explique que les enfants « autistiques » manquent souvent de coordination pour bien pédaler. Je ne retire aucune gloire à l’exploit. J’ai seulement laissé mon fils jouer comme un p’tit gars. En discussion avec d’autres parents, j’aperçois Michaël descendre du tricycle pour le laisser rouler seul. Soudain, fiston court derrière son bolide pour l’arrêter de justesse. Devant lui, un enfant est étendu au sol. Michaël voulait le protéger. Je sais maintenant que mon fils a conscience des gens autour de lui…


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1 Assiette : stabilité