Marie Josée Cordeau

Stephan Blackburn

Diplômé en philosophe et en pédagogie, Stephan Blackburn est enseignant depuis plus de 15 ans. Il est également l’auteur du livre Dieu merci! Les autistes sont là! dans lequel il présente l’autisme comme une manière différente de percevoir le monde. Père de deux fils, l’un Asperger et le second autiste Kanner, il est lui-même diagnostiqué sur le spectre autistique.



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La santé chez les gamers par Stephan Blackburn

Par Stephan Blackburn
- Autiste à plein temps -
LA SANTÉ CHEZ LES GAMERS PAR STEPHAN BLACKBURN

S’il y a un phénomène populaire auprès de la communauté des autistes, c’est bien le merveilleux univers du jeu vidéo. A priori, la raison en est fort simple. Sur l’écran, le monde qui s’ouvre à nous est toujours plus réaliste, immersif, distrayant et complet. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous en parlons comme d’un univers : c’en est un. Ce qui s’offre au joueur, c’est un monde merveilleusement ordonné, organisé, prévisible. En effet, derrière ce soldat que vous combattez, avec lequel vous jouez au chat et à la souris, derrière ces voitures de course qui vous poursuivent ou qui cherchent à vous distancer, se cache l’algorithme.


 

Or l’algorithme est merveilleusement prévisible. Ses règles se sentent à défaut même d’être comprises. Intuitivement, vous savez comment l’adversaire se comporte. Avec de la pratique, il vous est toujours possible de devenir un champion. Et s’il vous vient l’envie de vous mesurer à de véritables êtres humains, via le réseau Internet, les règles sociales sont forcément réduites à leur plus simple expression. Et de fait, lorsqu’il y en a, elles sont décrites ou énumérées de façon explicite et logique.


Il est aisé de comprendre pourquoi tant de jeunes autistes deviennent des gamers accomplis, et même de vrais experts. Mais, cela se paie d’un effet particulièrement pervers : une personne autiste peut aisément, mais inconsciemment, laisser croître en elle ce qui existe déjà en latence : l’angoisse face au monde réel, tellement plus complexe, tellement chaotique et si violent. Cette dérive peut mener à une véritable et très envahissante agoraphobie, dont la pire forme a été baptisée « hikikomori » ; il s’agit de ces jeunes, la plupart âgés de moins de 30 ans et habituellement des garçons, qui ne sortent littéralement plus de leur chambre, et dont l’existence se résume à jouer sur leur « console »… qui dans ce cas mérite bien son nom. L’univers du hikikomori est consolateur.


Ce qu’il faut d’efforts psychologiques aux parents pour convaincre ces jeunes de sortir de là, ne serait-ce que le temps d’une douche ou d’un repas en famille, fait peine à voir. On a affaire, chez les hikikomoris, à un mode de vie strictement sédentaire – il va sans dire – et à une alimentation essentiellement utilitaire, c’est-à-dire coupe-faim, composée de prêt-à-manger, de "fast-food", à moins d’avoir cette sorte de « chance » : un parent dévoué et capable d’offrir une alimentation à la fois diversifiée, saine et peu dérangeante. Elle s’avale et ne se déguste pas. Et elle doit être servie à la chambre.


À cette étape, parler de santé, et plus encore de forme physique, relève de la gageure. D’abord identifié au Japon, le phénomène des hikikomoris s’étend maintenant dans tout l’Occident et prend de l’expansion au rythme du progrès technologique, c’est-à-dire à la vitesse d’une épidémie. Allons-nous donc forcer ces jeunes à se mettre au jogging, au tennis ou au hockey ? Ce serait les brutaliser et ce n’est pas ce que nous cherchons.


Ce qu’il convient de faire, à mon avis, c’est d’appliquer un principe classique de pédagogie : respecter le cheminement de la personne et donc a priori accepter de partir de là où elle est. Pour les parents, cela signifie faire preuve de patience. On n’apprend pas à nager en débutant par la traversée d’un fleuve; on ne commence pas l’apprentissage du violon avec un concerto de Vivaldi…


La personne qui a développé une phobie sociale au point de se réfugier dans l’univers du jeu vidéo n’est pas née comme ça : elle a découvert un univers réconfortant et s’y est cantonnée avec le temps. Cependant, un autiste peut trouver beaucoup de joie et de bonheur en pratiquant un sport selon ses goûts et à sa façon.


Pour ma propre part, j’adore pratiquer des activités répétitives et prévisibles, au point parfois d’être excessif : je parcours invariablement le même circuit de vélo jour après jour, ou bien je fais des longueurs de nage. Mes fils, tous deux autistes et capables des rigidités caractéristiques, surprennent toutefois par leur excellence en karaté, sport on ne peut plus imprévisible et variable, notamment le combat.


Quelle activité aimez-vous ? Votre enfant, à quel jeu vidéo joue-t-il ? Quelles vidéos se plaît-il à regarder ? Y a-t-il un thème qui semble récurrent ? Un espace, des sons, des images ? C’est un bon point de départ.


Permettez-moi de vous citer deux exemples pour illustrer mon propos, qui me viennent tous deux de mon plus jeune fil autiste mutique.


Olivier adorait les simulateurs de jeux de quilles. Les boules de diverses couleurs, le son de ces boules tombant sur l’allée, le choc des quilles, leurs mouvements… Un jour, sans lui annoncer, je l’ai fait entrer dans un vrai salon de quilles (dont il ignorait complètement l’existence). Il ne croyait pas ce qu’il voyait. Une révélation ! Aujourd’hui, Olivier ne joue plus à ce genre de jeux vidéo. Il va en salle !


Il adorait aussi, enfant, les jeux de baseball sur ordinateur. Même tactique de ma part, même réaction d’Olivier qui, à l’adolescence, est devenu voltigeur pour une ligue locale. Quel plaisir de voir mon grand jeune homme filer comme un missile sur le terrain, retirer le batteur, puis lancer la balle avec une puissance et une précision à couper le souffle pour réaliser un double retrait sous les « hourras » de toute l’équipe !


Graduellement, toute jeune personne peut reprendre confiance en elle-même. Il faut du temps, de la patience, du courage et de la persévérance… comme tout ce qui mérite d’inspirer la fierté, comme tout ce qui en « vaut la peine ».


N’oublions pas, en terminant, ce principe essentiel : quand une personne quitte sa zone de confort, il est de très loin préférable qu’elle le fasse par petites étapes simples, faciles et accessibles à ses yeux, que dans une grande (mais unique) aventure qui ne se répétera pas. Le plaisir et la simplicité sont garants de la persévérance. Les autistes ont cette force : quand ils aiment quelque chose, jeu vidéo ou activité sportive, ils deviennent de vrais champions!


1 - Faites « tester » des jeux vidéo à votre hikikomori. Observez-le du coin de l’œil. Ne discutez pas, il est émotionnellement fragilisé.


2 - Sortez-le sous de faux prétextes. La nécessité de sa présence pour l’achat de quelque chose, par exemple. Puis, l’air de rien, observez s’il s’attarde à quoi que ce soit : un écran qui présente un match quelconque, sa main ou son regard qui se dirige un instant sur un équipement sportif… Ne vous occupez pas de lui, mais de ce qui l’intéresse. Il a regardé un vélo ? Allez voir des vélos. Pas pour lui, mais pour « vous ».


3 - Soyez « empirique ». Faites appel aux cinq sens. Votre jeune gamer s’intéressera (ou pas) à faire la même chose. Sentir l’odeur d’un cuir, apprécier la texture d’un tissu ou d’un plastique, admirer les motifs et les couleurs d’un accessoire sportif, imiter les mouvements d’un pro… Soyez créatif.


Ce sont là, je crois, les meilleures suggestions que je puisse faire. Elles auront bien servi mes fils qui, gamers devant l’Éternel, sont néanmoins actifs physiquement. Chacun à sa façon. Et leur papa en a bien profité aussi puisqu’il a perdu beaucoup de kilos !