Marie Josée Cordeau

Geneviève Verreault

Blogueuse pour le BulleTED (journal de l’association Autisme Mauricie) depuis 2013 et blogueuse pour le Festivoix de Trois-Rivières de 2014 à 2016, elle a rédigé des textes variés, dont la présentation des conférencières vedettes du Salon de l’autisme de Lévis en 2017. Geneviève est elle-même autiste.



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Mes sensibilités par Geneviève Verreault

Par Geneviève Verreault
- Autiste à plein temps -
MES SENSIBILITÉS PAR GENEVIÈVE VERREAULT

Je vous invite à faire une petite promenade à travers quelques sensibilités qui jalonnent ma vie.


 

Il est près de minuit, je rentre chez moi après avoir joué une partie de curling. Mes parents sont couchés. J’ai bien hâte de regarder District 31 que j’ai enregistré. J’allume la télévision. Je sursaute, le bruit envahit mes oreilles et mon cerveau. Mon cœur se met à battre la chamade. Je me rue sur la télécommande de la barre de son pour baisser le volume. Je respire mieux. Je trouve souvent que mes parents mettent le téléviseur trop fort.


Je commence à regarder District 31. J’ai de la difficulté à comprendre ce que disent les personnages. J’ai l’impression d’entendre sur un pied d’égalité les mots qui sortent de la bouche des personnages et les bruits qu’il y a autour d’eux. Je trouve ça agaçant. Je recule l’enregistrement à quelques reprises pour bien comprendre certains mots. Quelques heures et une nuit de sommeil plus tard, je suis bien installée dans le sous-sol. J’écoute La loi et l’ordre crimes sexuels, mais j’ai l’impression d’écouter en même temps ce que mes parents écoutent au salon à l’étage. Les mots des deux émissions se mélangent. Je réussis à me concentrer sur mon émission et je passe un bon moment.


Ma mère me dit souvent que j’écoute aux portes. Elle a une voix forte et, peu importe où elle est dans la maison, quand elle parle, je comprends les mots qui sortent de sa bouche. Je n’y peux rien.


Quand je joue au curling et qu’un capitaine appelle le brossage, je l’entends. Mais est-ce que c’est le mien ? Quatre parties de curling se jouent en même temps. Je me fie à la façon dont mon capitaine appelle le brossage et sur son timbre de voix pour le repérer. Mais il m’arrive de me tromper et de brosser quand ce n’est pas le temps. Cela a déjà créé quelques petits malaises. La partie de curling est maintenant terminée et les joueurs des deux équipes qui se sont affrontées sont assis à une même table et jasent ensemble en prenant une consommation. Je jase avec un de mes amis de curling, une conversation bien intéressante. J’entends en même temps deux autres conversations. Je fais des efforts pour me concentrer sur la mienne et ne pas en perdre le fil. Mon ami quitte, je le salue. J’ai le cœur rempli de bonheur, mais je ressens le besoin d’être seule quelques minutes pour me ressourcer et faire le plein de cette énergie que j’ai mise pour piquer une belle jasette avec mon ami.


Les bruits forts ou soudains ont le don de me faire sursauter. Il y a quelques années, j’étais en train de lancer des pierres de curling sur une glace. Sur la glace, juste à côté de la mienne, un curleur, qui n’est pas content de la pierre qu’il vient de lancer, donne un bon coup de brosse sur la glace. Je sursaute et je pousse un cri. Je me rappelle du curleur qui s’excuse et me dit qu’il est désolé.


Je me suis déjà cachée dans la salle de bain et j’ai allumé le ventilateur pour ne pas entendre le grille-pain expulser une rôtie. J’aime cuisiner et je dois parfois utiliser une minuterie. Celle que j’utilise me permet de voir défiler les secondes. Ça diminue de beaucoup le stress. Je peux prédire avec précision quand la sonnerie de la minuterie va m’avertir que c’est prêt. Quand durant l’été un orage explose avec toute sa splendeur, je me sens inconfortable. Même si j’ai quelque peu apprivoisé les orages au fil des années, la peur n’est pas loin quand un coup de tonnerre se fait entendre. Je sais que ça peut être dangereux, mais lorsqu’un orage se déploie au-dessus de ma tête, j’allume la télévision, la radio ou je mets de la musique. Le fait d’entendre autre chose que les bruits de l’orage calme mon anxiété, m’aide à me sentir plus confortable. Si nous sommes en soirée, j’allume la lumière. Je me sens soulagée quand l’orage s’éloigne.


Je suis en train de déguster une bonne côte levée. Tout à coup, je me retrouve avec un morceau de gras sous la dent. Un haut-le-cœur s’empare de moi. Je m’empresse de sortir le morceau de gras de ma bouche et je prends de bonnes respirations. Certains haut-le-cœur m’ont déjà provoqué des vomissements et je ne veux pas que ça arrive. Au bout de deux ou trois minutes, je me sens à nouveau dans mon état normal. Je prends quelques gorgées d’eau et je recommence à manger doucement. Je me sens soulagée. Je ne me considère pas difficile en ce qui a trait à la nourriture. Manger est pour moi un plaisir de la vie.


Cependant, quand je mange de la viande, le gras, les nerfs et la peau, je ne les supporte pas dans ma bouche et ça risque de me causer des nausées. C’est la même chose pour de la viande saignante, je suis incapable de l’avaler. Elle me roule dans la bouche. Un morceau de viande, je le décortique complètement avant de le déguster. Il y en a qui trouvent que j’en enlève trop. Je l’avoue, j’aime mieux en enlever plus que moins. Je m’assure aussi qu’il est bien cuit. Il y en a qui disent que je manque quelque chose en mangeant ma viande bien cuite, mais c’est comme ça que je l’aime.


Les contacts physiques n’ont pas toujours été ma tasse de thé. Ce que l’enfant que j’étais aimait le moins quand elle recevait des cadeaux était de donner des becs1. Je me sentais mal quand on me donnait des câlins, la peur s’invitait dans mon corps sans que je comprenne pourquoi. Il y a un oncle que la petite Geneviève fuyait, car elle craignait ses câlins. J’ai compris le pourquoi de ma relation trouble avec les câlins quand j’ai reçu mon diagnostic d’autisme il y a près de 11 ans. J’ai tranquillement appris à les apprivoiser ces câlins, à me laisser toucher. Aujourd’hui ça me dérange moins de me faire toucher. Quand un câlin ou des bisous me prennent par surprise, je fige un peu, je peux me sentir légèrement mal à l’aise, mais la peur ne m’envahit plus. Je sais qu’ils font partie de la vie. Il y a même des personnes de qui j’apprécie recevoir des bisous et des câlins.


Je souhaite que la promenade vous ait plu et j’ai hâte de continuer à vous faire découvrir l’autisme avec mes mots.


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1. Bises au Québec





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