Mes oreilles, mon calvaire par Josée Durocher

Par Josée Durocher
- Autiste à plein temps -
MES OREILLES, MON CALVAIRE PAR JOSÉE DUROCHER

Tic, tic, tic, tic, dit la trotteuse sur l’horloge de ma cuisine. Tic, tac, tic, tac, tic, tac me racontent les autres aiguilles qui font autant de bruits. Cette horloge fixée au mur, je la regarde avec attention, haine et découragement. Si je l’enlève, le mur nu n’aura qu’un trou et si je ne fais que retirer les batteries qui la muent, je me tromperai toujours d’heure.


Tiens ? Le moteur du réfrigérateur se met à vrombir comme ceux des autos qui roulent dans la rue devant chez moi et que même une fenêtre fermée ne peut assourdir complètement.


Une des chattes s’amuse avec une boule de papier que j’ai nonchalamment voulu jeter dans la poubelle, mais qui est tombée juste à côté. L’autre chatte, elle, ronronne si fort que j’aurais dû la nommer Autoroute plutôt que Cybel.


La voisine d’en haut s’affaire et marche fort sur son plancher… mon plafond. Elle se prépare pour le travail. Son voisin de palier vient de « débouler » l’escalier de l’édifice avec ses bottes trop lourdes, si lourdes que chaque pas émet un son de tonnerre.


Ma voisine, celle d’à côté, est bel et bien réveillée puisque sa bambine crie à s’époumoner. Mes chattes arrêtent toute activité, figées qu’elles sont par les pleurs du bébé. Soudain, elles se regardent en se défiant et partent dans une course folle. C’est fou ce que de si petites bêtes peuvent faire du bruit !


La porte de la chambre de mon fils s’ouvre et il en émerge. Il traîne des pieds en se rendant dans la salle de bain pour son rituel matinal. Malgré la porte bien fermée, j’entends l’eau de sa douche ruisseler sur les tuiles grises maintenant mouillées.


Ma mère s’agite dans son lit. Au bout de quelques secondes, elle sort de sa chambre d’un pas décidé et se dirige vers le lave-vaisselle pour le vider. Elle fait tellement de bruit ce faisant ! On dirait qu’elle s’amuse à faire s’entrechoquer les pièces de vaisselle, les verres et les ustensiles.


Je me suis éveillée plus tôt pour profiter d’un certain silence qui n’était pas au rendez-vous. Au lieu de relaxer pour partir la journée du bon pied, je la commence en perdant une énergie précieuse. Car c’est très énergivore que tous ces sons détestables qui me cognent les oreilles comme c’est arrivé ce matin.


Mon fils sort de la salle de bain. Oh ! Non ! Lui et ma mère entament la conversation. Je regarde mon café froid, trop froid. Effectivement, j’étais si affairée à tout entendre que j’ai oublié de le boire. Je le jette dans l’évier.


Après sa discussion avec sa grand-mère, mon fils revêt ce manteau dont la fermeture éclair fait penser à un truc mal huilé tellement elle me titille les oreilles. Il part pour la journée en me souhaitant une belle… journée !


Ce jour ne fait pourtant que commencer et je suis déjà prête à aller me recoucher. J’ai mal à la tête et j’ai l’impression que chaque bruit entendu plus tôt m’a imprégnée de son écho. Je pose la main sur mes oreilles, mais cela n’empêche pas tout ce que je ressens, tout ce que j’entends encore.


Je suis hypersensible et c’est le cas de le dire ! Ma journée commencera donc avec une sieste, histoire de me déposer, de me recentrer. Mais tous ces sons me suivent comme si je m’y étais attachée, moi qui les déteste tant !


Le silence tellement recherché plus tôt m’emplit les oreilles et c’est trop. J’allume mon haut-parleur intelligent et je lui demande des chants d’oiseaux. J’ajusterai le volume pour mieux me vider l’esprit et penser à autre chose.


Cela peut vous sembler un peu poussé, mais c’est mon quotidien… chaque matin. Et j’ai l’impression d’entendre tout multiplié par cent ! Si je me suis longtemps et souvent pensée folle, maintenant je sais.


Je sais que ce n’est pas de me penser totalement cinglée qui m’aidera. Non, je vais écouter et me laisser imprégner par les chants d’oiseaux. Fatiguée, je m’endormirai probablement, et au réveil, puisque j’aurai récupéré, je serai en mesure, moi aussi, de commencer, même en décalage, une nouvelle journée.